sábado, 27 de agosto de 2016

Texto original de Marguerite Yourcenar

Chère Madame, Je ne porte pas de chapeaux et n’ai pas l’habitude d’en écrire. C’est ce qui vous expliquera mon hésitation à le faire pour le texte que vous vous proposez de publier dans RAIZ E UTOPIA. Car à quoi bon? A moins qu’un texte soit très manqué, il dit ce qu’il a à dire, et on risque de délayer ou de surcharger en ajoutant une explication en exergue. Que faire donc? Peut-être plutôt rappeler que ces pages on été écrites dans votre pays, en Portugal, plus précisément à Sintra. Nos écrits gardent rarement la marque du lieu où ils furent rédigés, à moins qu’il n’aient pour but de le décrire ou ne tombent dans la littérature de travelogue. Mais l’auteur sait: son texte retient pour lui l’odeur et la couleur de l’endroit où il fut composé. Je ne pourrai jamais relire celui-ci sans revoir, de la fenêtre de ma chambre à Seteais, les nuages passer et repasser au haut des collines, couvrant, puis découvrant l’étrange et absurde château d’un pseudo-manuelin germanique dont vous gratifia, au XIXe siècle, un prince allemand quis avait eu, toutefois, le sens de reconnaître un lieu d’enchantement et de magie. La folie végétale et l’extravagance humaine dominaient, vues de ma fenêtre, l’exquis premier plan de la cour et des portiques de Seteais, comme un décor de Wagner superposé à un décor de Mozart. C’est là, par hasard, dans cette petite chambre gentiment rococó, que j’ai ecrit ces pages consacrées à la souffrance animale – qui n’est elle-même qu’une des pires formes de l’universelle souffrance. Je relevais de temps en temps la tête pou voir si le brouillard, dans ses jeux, n’avait pas emporté le château de Dracula. Mais non: il était toujours là, et vers le soir allumait son oeil rouge. Le Mal, qui fait de l’homme le tortionnaire des autres espèces, et aussi de la sienne, est, je le crains bien, également inamovible. Mais on ne passe pas cinq jours dans un endroit quelconque occupé seulement à écrire un essai, même sur un sujet qui nous touche au coeur. On y est exposé comme partout à ce mélange de petites et grandes joies, de petits et grands maux, de minces soucis et d’anxiétés profondes qui remplissent chaque jour de nos vies. Mes poumons et mes bronches (j’étais arrivée malade), gênés par ces brûmes et cette pluie capricieuse, y jouaient leur rôle, il faut bien le dire, tout comme le vol des ramiers et l’odeur des glycines de Seteais. Les jeux fascinants du temps s’y mêllaient aussi. Sur le livre des visiteurs de l’hôtel, j’ai retrouvé trace d’un de mes premiers passages, il y a près de vingt ans avec une amie morte depuis. Elle y exprimait son enthousiasme pour ce beau lieu. Que de choses changées entre temps en Portugal et en moi! Et combien tout, au fond, est resté pareil. Nous nous formons, nous déformons, nous reformons sur l’arrière-plan vivace de nos instincts, de nos désirs, de nos vouloirs, de nos faiblesses et de nos forces, comme les nuages sur la forêt de Sintra. Marguerite Yourcenar (RAIZ E UTOPIA - Número Triplo, 17/18/19 - 1981) Fotos: Julho 2011 e, a da escritora, encontrada na net.

Sem comentários:

Enviar um comentário